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Repus sont les loups. Qu’au moins ils digèrent mal!

Par Mouhouch

C'est grave! Fuite des cerveaux, fuite des capitaux! Quid de la patrie? Quid du fameux " nationalisme " marocain?

Pour qu’un cerveau puisse vivre et produire, il faut qu’il s’exerce librement. Quand il se trouve prisonnier de tout un dispositif de tabous politiques et philosophiques, quand il se sent condamné à tourner en rond dans un espace cerné de partout par des sens interdits, il étouffe et dépérit, ou, s’il a suffisamment de vigueur, il prend son envol pour aller se poser ailleurs, sous des cieux où ne règne ni la terreur intellectuelle, ni l’arbitraire administratif, ni le népotisme, ni l’obscurantisme chaussant de doctes lunettes... Légitime est son désir de prendre le large, d’autant que les conditions de travail sont désastreuses, si embauche il y a! Faisons ce qu’il convient de faire pour amorcer le changement et inverser le courant. Un à un, nos cerveaux migrants rentreront au bercail, les plus jeunes tout au moins.

Mais que faire quant aux capitaux?

Un fils à papa d’une trentaine d’années dit à son copain, du même âge et aussi gâté que lui: " MOI, le Maroc, je n’en ai que foutre! Bientôt j’irai vivre aux U. S".

Sait-il seulement, ce gosse-de-riche, que là-bas, malgré sa fortune, il devra renoncer à ses frasques, à ses folles équipées nocturnes, à ses feux rouges brûlés, à ses attitudes arrogantes et provocatrices, au ballonnement excessif de son ego malade, en un mot. Mais, de fait, " Papa " lui a préparé outre-Atlantique un nid aussi douillet que celui du Val-d’Anfa, car " Papa " a depuis longtemps les deux pieds sur l’autre rive de l’Océan et n’a laissé ici que ses deux mains. Des mains oh combien habiles à truquer, à subtiliser, à frauder, à escamoter, à soudoyer, et à caresser dans le sens du poil. " Faire est le propre de la main! " disait Valéry. Il aurait pu ajouter: " Fuir est celui du pied! " Mais Valéry, en toute bonne foi, n’avait en tête que l’action louable.

Ainsi donc, ceux-là mêmes que le MAROC-INDEPENDANT, paterne et généreux, a gavés, chouchoutés, encensés et câlinés au delà de toute mesure raisonnable, ne croient pas en leur patrie. Et dire qu’ils ont le front de crier à tue-tête qu’ils se sacrifient pour elle, qu’ils sont seuls qualifiés pour parler en son nom. Y ont-ils jamais cru, les gredins? Hâbleurs et menteurs à souhait, voici bientôt un demi-siècle qu’ils endorment de leurs discours creux et sonores les pauvres indigènes de cette terre fortunée que nous sommes. Cinquante ans durant ils nous ont affirmé de mille manières qu’ils aménagent pour nous un paradis terrestre, et nous habilitent à mériter celui de l’au-delà. Pendant tout ce temps, insidieusement, ils ont corrompu âmes et consciences. Perfidement, ils ont miné de façon quasi irrémédiable les fondements moraux de notre être social.

Mais pourquoi donc se sont-ils tant acharnés sur nous? diraient avec candeur les éternels jocrisses que sont mes congénères. Vous le saurez à la fin, vieux frères toujours dindonnés.

Il y a déjà une quinzaine d’années un haut responsable de la finance publique confiait à des amis à lui, à l’occasion d’un dîner gargantuesque où j’ai eu l’insigne honneur de servir en ma qualité de maître d’hôtel intérimaire, que les avoirs à l’étranger des notables de notre beau pays équivalaient, à quelques milliers de dollars près, au montant de notre dette extérieure, bien à nous, elle. Vous n’avez pas besoin de faire de savants calculs, braves gens, pour conclure que ces avoirs ont crû depuis lors en fonction de l’accroissement de la dite dette extérieure. (Sachez, entre parenthèse, comme il se doit, que, si j’ai tout compris des propos confidentiels de ce responsable, c’est grâce aux cours du soir que j’ai suivis jadis dans les goums, en français, et grâce à ma lutte victorieuse - en arabe classique S.V.P. - contre l’analphabétisme, dans les premiers mois de l’Indépendance).

Si, moi Mouhouch, avais été parlementaire attitré, immunisé contre toute tentation et à l’abri de toute poursuite, j’aurais posé aux gouvernants la naïve question que voici: " Comment se fait-il que, nonobstant la sévère réglementation qui régit le transfert des devises fortes à l’étranger, des nationaux ont pu acquérir, en leur nom ou en celui de l’un des leurs, appartements, villas, usines, ranches, buildings,... à des prix faramineux? En Europe, en Amérique, et ailleurs sans doute, le plus loin possible de nos rivages, comme si nous avions la peste. Comment se fait-il que des démocrates con-vain-cus n’ont pas échappé au mouvement? Vous résignez-vous à absoudre purement et simplement des voleurs bien plus lâches que des bandits de grand chemin? Accepteriez-vous que ceux qui ont vidé notre pays de sa substance économique jouissent paisiblement ailleurs de colossales fortunes acquises à la faveur des mille privilèges qu’ils se sont octroyés à nos dépens: prébendes de toutes sortes, monopole de fabrication ou d’importation, amnisties fiscales en cascade, émoluments dix fois supérieurs à ceux du chef de l’Etat le plus riche du monde, primes de " rendement " astronomiques en guise de sanction à la gabegie, pillage de banques, détournements de deniers publiques...? Acceptez-vous que cette gent n’ait aucun compte à rendre à la nation d’une gestion dilapidatrice d’un patrimoine durement constitué par des hommes et des femmes parmi les plus humbles? Au fond, c’est de l’angoisse du paysan scrutant le ciel une fois sa lourde tâche achevée; c’est de la sueur de l’ouvrier (résident ou émigré) mêlée au cambouis de l’usine, à la boue du chantier ou à la poussière de la mine; c’est des affres de l’humiliation que subit au quotidien le petit employé et de ses tourments de fin de mois,... c’est de tout cela que se nourrissent et se nourriront les prévaricateurs de tout poil qui nous ont si longtemps bernés. Faites au moins que leur festin soit triste, moralement triste. Faites leur sentir les vrais goût et odeur de ce qu’ils mangent. Ils doivent " avoir encore quelque chose d’humain " quand bien même ils ont laissé un grand peuple dans un vrai dénuement moral risquant d’anéantir en lui toute volonté de redressement.

Quant à vous, vieux frères, mes concitoyens toujours mystifiés, vous qui voulez savoir pourquoi certains de vos " compatriotes " se sont délectés quarante ans durant à détruire " leur pays ", sachez, éternels dindons de la farce, que pour être heureux la probité ne suffit pas, bien que nécessaire. Les exploiteurs de votre crédulité légendaire ne se sont jamais sentis concernés par votre sort. Ils se veulent mieux nés, parce que venus d’ailleurs. Cette terre dont vous êtes pétris et qu’au moindre péril vous arrosez abondamment de votre sang; cette terre dont l’amour vous saisit aux tripes, dont les horizons sont pour vous la limite de l’univers; cette terre n’est pour eux qu’une concession de la Providence, à défoncer sans retenue, à exploiter sans vergogne, à épuiser au plus vite. Et ensuite: " Ardo-llahi wasiâah, wa ddolâru rahîm! "

 

Tamzought, le 22 avril 1998

Mouhouch n-Ayt Oumellal

Revue Tifawt  N° 11

 
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